Chapitre 1 – Le retour du Zouave

Comme il fut raconté dans Bilto Magazine, le journal des courses, en page spécial « les drames d’aujourd’hui », Albert Bilto de Hautebite, de La-Comté-sur-Moye, découvrit par hasard dans les traboules de Lyon un pruneau, qu’il échangea à un vieil aveugle sénile contre un litron de rouge et sa bénédiction, avant d’échapper par miracle au membre de la secte des Gobelins, qui voulaient lui tailler des croupières – choses normales pour des tisserands me direz-vous.

Bien des années plus tard, notre Albert Bilto était devenu riche et chargé d’ans, l’œil clair et la jambe fringante, sauf lors de rares crises de goutte qu’il avait pris l’habitude de soigner grâce au jus du pruneau en question.

Notre histoire commence donc en un beau matin de printemps, où Albert Bilto s’apprête à fêter son unoctantunième anniversaire, ça fait drôlement chic, et commence à organiser une fiesta à tout casser avec ses potes : toute la famille de Hautebite – cousins, frangins, parents, belles-sœurs, et même le shérif du coin qui passait par là – était conviée pour l’occasion, même la cousine Yoplala, du côté des Sachets de Vinasse, ainsi surnommée en raison de sa tendance à la ribaude, son patronyme annonçant déjà un certain penchant pour la dive bouteille. En ce beau matin bucolique, donc, Albert Bilto attendait un de ses plus vieux amis : le prestidigitateur Gérard Maniax, dit « Gants d’ALF ». En effet, celui-ci faisait partie d’une société secrète, l’Association de Libération des Fermiers, organisation proche des francs-maçons et des communistes, amateurs de lettres codées et de symboles (tels le fameux Anneau Rouge), et défenseurs des petits cultivateurs opprimés par les grands propriétaires. Et Gérard, donc, portait le sigle de l’association brodé sur ses gants en peau de castor, ce qui en disait long sur son sens de l’écologie et sur sa capacité à garder un secret.

Par ce beau matin de printemps, donc, qui commence à tirer sur midi vu la longueur des explications précédentes, Albert vit arriver Gérard, dans sa camionnette bancale ornée d’étoiles jaunes sur fond roses et du « G » en lettres d’or.

« G comme Glandu ! criaient les petits voyous du coin

-         Oh, ça va les mômes, cassez-vous ! s’écria Gérard, et quelques boulons de cuivre lancés d’un geste auguste les firent battre en retraite, en se tenant le front pour certains.

-         Gants-d’ALF, mon vieil ami ! s’écria le vieux Bilto. Quel plaisir de vous revoir !

-         Moi de même, cher vieux Bilto, répondit le magicien. Voilà bien longtemps que nous  ne nous sommes vus !

-         Et pourtant vous n’avez pas changé, mon ami ! »

En effet, le magicien portait toujours la même cape grise mangée aux mites, sa barbe blanche était toujours aussi épaisse, et ses sourcils étaient suffisamment long pour lui servir de visière. Cela était dû, disait-il, à son emploi d’intérim comme Père Noël aux Galeries Lafarfouille, où les bambins extasiés lui tiraient, de leurs charmantes menottes, tous les poils qui leur tombaient sous la main, ce qui valut à notre magicien de solides saignements de nez.

Bientôt, les deux amis furent installés dans le douillet salon d’Albert Bilto, le verre de pastis à la main.

«  Alors, mon vieil ami, fit Albert en lui tendant sa blague à tabac, quoi de neuf ?

-         Beaucoup de choses, mon cher Bilto, répondit le magicien, beaucoup de choses. Trop, en vérité. Il se pourrait bien que la paisible campagne de La-Comté-sur-Moye ne perde sous peu de sa tranquillité. 

-         Que voulez-vous dire, mon cher ?

-         De sombres choses sont à l’œuvre, mon ami. D’antiques puissances resurgissent, des visages qu’on croyait oublié refont parler d’eux..

-         Giscard ?

-         Nonnon, euf, nonon, fit le magicien en manquant de s’étrangler, lui il est hors circuit depuis cette affaire des Silmarils, comme on dit dans notre jargon. Non – et il aspira une longue bouffée – c’est plus grave, bien plus grave… »

Le magicien parut soudain fatigué, gris et usé.

« Gérard, mais vous êtes gris !

-         Putain, Bilto, qu’est-ce que vous avez mis dans ce tabac ! C’est du raide ! Je vois des ronds de fumée partout !

-         Ah pardon, c’est la blague de mon neveu. Quel fripon celui-là !

-         Philibert, c’est ça ?

-         Oui, un brave gamin, mais qui ne sait pas faire grand-chose de ses dix doigts. Il veut aller faire des études !

-         Ah, que voulez-vous… Il a dû tomber sur quelques-uns de vos manuels scolaires, non ?

-         C’est possible. Mes vieilles lubies… » Le regard du vieux Hautebite s’embua de nostalgie, ou peut-être était-ce un effet pernicieux de la fumée.

« Mes vieux rêves… j’avais commencé un Dictionnaire complet du langage mercatique, mais ça n’intéressait pas les gens.. ici, les jeunes cadres dynamiques, vous savez, ça ne court pas les rues… »

Maniax sourit mystérieusement.

« Vous êtes donc toujours d’accord pour notre projet de ce soir ?

-         Oui, bien sûr ! vous avez amené ce qu’il faut ?

-         Et comment ! Le Grand Tour de la Disparition, mon ami, un de mes plus grands succès ! J’espère juste que votre plancher est solide… Kfff ! reuuh ! ah, putain, il fume du raide, votre neveu !

-         Une petite eau-de-vie de pruneau pour faire passer la toux ? »

Gérard haussa un sourcil, hocha la tête, et demanda d’un ton dégagé : « A propos, Albert, vous avez toujours ce fameux pruneau ?

-         Oui, bien sûr. Il est là, dans son bocal. »

Gants-d’ALF se leva et s’approcha de la cheminée, son long nez touchant presque le verre du bocal posé sur le linteau.

« Puis-je le regarder de plus près ?

-         Bien sûr, fit Albert en plongeant la main dans le bocal. Tenez, prenez-le !

-         NON ! »

Albert sursauta. Son vieil ami paraissait soudain fort sérieux, et ce n’était pas de l’après-cuite, vu qu’ils n’avaient encore rien bu.

« Pourquoi ?

-         S’il est bien ce que je pense…Albert, avez-vous essayez de l’utiliser ?

-         Bien sûr. Je l’ai mis dans une tarte, dans de l’eau-de-vie, dans de la confiture, et il est resté dur comme une vieille noix. Je l’ai gardé à titre de curiosité, un peu comme un porte-bonheur.

-         Je vois… permettez ? » pendant que son ami parlait, le magicien s’était emparé, avec toute la dextérité et la fourberie typique de sa profession, de la pince à braises posée à coté de la cheminé. D’un geste vif, il s’empara du pruneau et le jeta dans les flammes.

Albert Bilto poussa un cri inarticulé, et se serait jeté dans les flammes comme un hot-dog si Gérard ne l’avait arrêté de la main.

« Ne craignez rien. Regardez. »

En effet, le pruneau ne semblait nullement affecté par la chaleur du feu. Il ne se desséchait même pas. Gants-D’ALF le prit alors du bout de sa pince, puis le lança à Bilto, qui l’attrapa et eut un cri de surprise : le pruneau était totalement froid.

« Ca alors ! mais comment…

-         Et ce n’est pas tout. Regardez les nervures, que le feu a rendu luisantes..

-         Je ne vois rien.

-         C’est normal, il n’y a rien. Mais regardez à la base, près de la naissance du noyau. »

 Effectivement, il y avait une minuscule étiquette de plomb, comme celle qu’on trouve parfois aux pattes des poulets et qui font si mal aux dents, et le terrible message en lettres de feu s’y lisait maintenant clairement :

« Un pruneau pour les garnir tous

Société Agricole Universelle – Rationalisation, Ordre, Nature

SAURON, S.A. »

« Mon dieu ! fit Bilto, frissonnant de terreur. La ..la SAURON ! Mais je croyais qu’elle avait été anéantie depuis longtemps.

-         Le Mal ne disparaît jamais vraiment complètement, mon cher Bilto. C’est pour cela que je suis là… fit-il d’une voix sinistre.

-         Mais… mais qu’est ce que ce pruneau…

-         Ce n’est pas un pruneau ordinaire, Bilto, c’est..

-         Ça j’avais vu, merci !

-         Quand vous aurez fini d’interrompre mes tirades dramatiques…Je disais : ce n’est pas un pruneau, Bilto, c’est le pruneau. Et il récita d’une voix de fausset :

 

Trois pruneaux pour mettre dans une tourte au miel

Sept avec du sucre pour pas qu’ce soit amer

Neuf pour en faire un plat avec du chocolat

Un pruneau pour les garnir tous,

Un pruneau pour les sucrer

Un pruneau pour les noircir tous

Et dans les lapins les fourrer.

Ca ne vous rappelle rien ? (bruit de cymbales)

-         Euh…

-         Je m’en doutais. C’est une vieille pub des années soixante, quand la SAURON était jeune. Elle avait été la première à lancer sur le marché des pruneaux poussés sous plastique et engrais, à l’époque. Il m’avait fallu du travail pour les coincer…

-         Vous aviez vingt ans dans les années soixante, vieil escroc ! Et rangez ces cymbales !

-         Si ce n’est pas moi, c’est tout comme, fit Maniax en balayant l’interruption d’un revers de main. Je disais donc : ce pruneau, mon cher, c’est le pruneau. Fruit de recherches biologiques, transgéniques, économiques ! Inaltérable, inépuisable, toujours parfumé ! Un réservoir sans fin d’arôme pour vos tartes, jus, sirops, distillats ! Le bonheur du pruneau à portée de tous ! »

A la fin du jingle, Bilto le regarda un long moment sans réagir, puis lâcha :

« Je crois que mon neveu a trop forcé la dose dans son tabac.

-         Vous croyez ? Vous m’avez dit vous même que ce noyau était inaltérable. Ca ne vous suffit pas, comme preuve, ça et l’étiquette ?

-         Euh.. certes, et alors ?

-         Et alors, mais mon cher Bilto, sachez que, suite à ses problèmes financiers, la SAURON ne peut plus produire ce pruneau ! Ses labos de recherche on coulé financièrement il y vingt ans ! Vous vous imaginez ce qu’il seraient capables de faire s’ils remettaient la main sur ce pruneau ! »

Bilto frissonna. La petite pièce confortable semblait plus sombre maintenant (surtout que Gants-d’ALF avait éteint la lumière en douce).

« Et.. et que comptez-vous faire ?

-         Faites comme vous avez prévu. Partez ce soir, et laissez le pruneau à votre neveu. J’aurai toujours un œil sur lui, et même les deux, si je peux. Je trouverai quelque chose.

-         Bien, très bien… Bon, allons nous coucher maintenant. Demain sera une journée chargée ! »

0 Réponses à “Chapitre 1 – Le retour du Zouave”


  • Aucun commentaire

Laisser un Commentaire




elevator |
freressuricate |
toute une vie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | titinou
| Rakipedia™
| toute en humour